
Au Costa Rica, protéger une forêt peut rapporter un revenu légal et encadré. Depuis la fin des années 1990, le pays rémunère des propriétaires et des communautés pour les bénéfices que leurs terres apportent à la société : stockage du carbone, eau propre, biodiversité, paysages. Ce mécanisme, appelé paiement pour services environnementaux, est devenu l’un des piliers de la politique écologique costaricienne.
Le paiement pour services environnementaux, souvent abrégé PSE, repose sur une idée directe : une forêt ne vaut pas seulement par le bois qu’elle contient. Elle filtre l’eau, limite l’érosion, abrite des espèces, régule le climat local et contribue à absorber du CO2. Ces fonctions, longtemps considérées comme gratuites, sont désormais reconnues comme des services environnementaux utiles à toute la société.
Au Costa Rica, ce système est né dans un contexte très particulier. Dans les années 1970 et 1980, la déforestation progressait rapidement, portée par l’élevage, l’agriculture et l’exploitation du bois. Le pays a ensuite changé de cap, en renforçant son réseau d’aires protégées, en interdisant certains usages forestiers destructeurs et en créant des incitations économiques. Pour comprendre cette évolution territoriale, l’exemple du rôle écologique du parc Braulio Carrillo illustre bien la place stratégique des forêts dans l’aménagement du pays.
Le mécanisme costaricien a été formalisé par la loi forestière de 1996. Cette loi reconnaît quatre grands services : la séquestration du carbone, la protection de l’eau, la conservation de la biodiversité et la beauté des paysages, importante pour le tourisme. Le PSE ne paie donc pas une production matérielle, mais le maintien ou la restauration de fonctions écologiques mesurables.
Le principal acteur du dispositif est le FONAFIFO, le Fonds national de financement forestier. Cet organisme public, rattaché au ministère de l’Environnement et de l’Énergie, reçoit les demandes, sélectionne les projets, signe les contrats et verse les paiements. Il travaille aussi avec des bureaux régionaux, des ingénieurs forestiers, des organisations locales et des institutions financières.
Le rôle du FONAFIFO est central, car il permet d’éviter que le PSE ne soit une simple déclaration d’intention. Les contrats prévoient des obligations précises : conserver une parcelle, planter des arbres, entretenir une zone de reboisement ou maintenir un couvert forestier. En échange, le bénéficiaire reçoit une rémunération sur plusieurs années. Cette logique contractuelle donne au dispositif une base administrative solide, même si elle impose aussi des démarches parfois lourdes pour les petits propriétaires.
Le Costa Rica est souvent cité comme pionnier, non parce que le système serait parfait, mais parce qu’il a réussi à installer durablement un outil national de financement de la conservation. Le PSE est devenu un instrument connu des agriculteurs, des propriétaires forestiers, des municipalités et du secteur touristique, dans un pays où la nature occupe une place majeure dans l’économie.
La question du financement est essentielle. Au départ, le programme a surtout été alimenté par une taxe sur les combustibles fossiles. Une partie de cette taxe, souvent présentée comme un prélèvement d’environ 3,5 % sur les carburants, a permis de relier la consommation d’énergie carbonée au financement de la protection forestière. L’idée est simple : les activités qui émettent du carbone contribuent à rémunérer des terres qui en stockent.
Au fil du temps, les sources de financement se sont diversifiées. Le programme peut recevoir des fonds issus de redevances liées à l’eau, de coopérations internationales, d’accords avec des entreprises ou de mécanismes carbone. Certaines compagnies, notamment dans l’hydroélectricité, les boissons ou le tourisme, ont intérêt à préserver les bassins versants et les paysages dont dépend leur activité.
Cette diversité rend le système plus résilient, mais elle ne supprime pas les limites budgétaires. La demande dépasse régulièrement les fonds disponibles. Tous les propriétaires éligibles ne sont donc pas acceptés. Le FONAFIFO doit établir des priorités, par exemple en favorisant les zones de grande valeur écologique, les corridors biologiques, les bassins versants sensibles ou les territoires où la pression foncière est forte.
Le PSE costaricien ne finance pas une seule action. Il regroupe plusieurs modalités, adaptées aux situations locales. Un propriétaire peut être payé pour conserver une forêt déjà existante, mais aussi pour restaurer des terrains dégradés ou intégrer des arbres dans des systèmes agricoles. Cette souplesse explique en partie la longévité du programme.
Les contrats durent généralement plusieurs années, souvent cinq ans pour la conservation, parfois davantage selon les modalités. Les montants varient selon le type d’action, la surface, les priorités nationales et les ressources disponibles. Le paiement n’est pas censé enrichir rapidement un propriétaire, mais compenser une partie du manque à gagner lié à la protection durable des terres.
Pour participer, un propriétaire doit démontrer qu’il possède ou contrôle légalement la parcelle concernée. Il doit fournir des documents fonciers, une carte du terrain, parfois un plan de gestion, et passer par un professionnel forestier agréé. Ces étapes servent à vérifier que le projet est réel, localisé et compatible avec les règles du programme.
Une fois le dossier accepté, un contrat est signé avec le FONAFIFO. Le bénéficiaire s’engage à respecter les obligations prévues : ne pas déboiser, protéger les zones sensibles, entretenir les plantations, permettre des contrôles. Les paiements sont versés progressivement, ce qui encourage le respect des engagements sur la durée. En cas de non-respect, des sanctions ou des remboursements peuvent être demandés.
Ce fonctionnement montre que le PSE n’est pas une subvention sans condition. Il repose sur une logique de résultats vérifiables, même si la mesure exacte des bénéfices écologiques reste complexe. Il est plus facile de vérifier qu’une forêt est encore debout que de chiffrer précisément son effet sur la biodiversité ou le cycle de l’eau.
Le Costa Rica est souvent présenté comme un cas de réussite en matière de reforestation. Le couvert forestier, tombé à un niveau très bas dans les années 1980, dépasse aujourd’hui la moitié du territoire selon les estimations couramment citées. Le PSE a contribué à cette inversion, aux côtés d’autres facteurs : création de parcs nationaux, contrôle de l’exploitation forestière, évolution de l’agriculture et développement de l’écotourisme.
Il serait toutefois excessif d’attribuer toute la récupération forestière au seul PSE. Les chercheurs soulignent que l’impact varie selon les régions. Dans certaines zones, la forêt aurait peut-être repoussé même sans paiement, notamment là où l’élevage devenait moins rentable. Dans d’autres territoires, en revanche, le dispositif a aidé à éviter la conversion de parcelles stratégiques et à renforcer des corridors biologiques entre aires protégées.
Le programme a aussi eu un effet culturel. Il a rendu visible la valeur économique de la conservation. Pour de nombreux propriétaires, une forêt n’est plus seulement une réserve de terre à transformer, mais un actif écologique reconnu. Cette évolution accompagne une identité nationale où biodiversité, paysages et patrimoine local se croisent, tout comme les traditions régionales restent vivantes dans des territoires tels que le Guanacaste, connu pour son artisanat chorotega transmis localement.
Le paiement pour services environnementaux peut offrir un revenu complémentaire à des familles rurales, à des communautés autochtones ou à des petits producteurs. Il peut aussi soutenir une gestion plus stable des terres, en réduisant la pression pour vendre ou convertir certaines parcelles. Dans les zones touristiques, la protection des paysages renforce indirectement l’attractivité des territoires.
Mais le système n’est pas exempt de critiques. Les démarches administratives peuvent décourager les petits propriétaires, surtout lorsque les titres fonciers sont incomplets. Les grands propriétaires, mieux informés et mieux accompagnés, ont parfois eu plus de facilité à accéder au programme. Le Costa Rica a donc progressivement cherché à améliorer l’inclusion, notamment par des critères sociaux et territoriaux.
Autre limite : le paiement ne couvre pas toujours le coût d’opportunité réel. Là où la terre peut rapporter davantage avec l’ananas, le bétail, l’immobilier ou d’autres usages, la rémunération environnementale peut sembler insuffisante. Le PSE fonctionne mieux quand il s’insère dans une stratégie plus large, combinant contrôle légal, planification territoriale, revenus ruraux diversifiés et valorisation touristique.
Le Costa Rica n’a pas inventé la protection de la nature, mais il a montré qu’un pays de taille modeste pouvait créer un dispositif national, durable et relativement lisible. Son expérience intéresse de nombreux États confrontés à la déforestation, car elle transforme une idée souvent abstraite — la valeur des écosystèmes — en contrats, budgets, cartes et paiements.
Le modèle est cependant difficile à copier tel quel. Il dépend d’institutions stables, d’un cadastre suffisamment fiable, d’une capacité de contrôle et d’un consensus politique autour de la forêt. Il bénéficie aussi de l’image internationale du Costa Rica, de son secteur touristique et de décennies d’investissement dans la conservation. Sans ces conditions, un PSE peut rester limité ou mal ciblé.
Son principal enseignement tient peut-être à son pragmatisme. Plutôt que d’opposer économie et écologie, le pays a cherché à rémunérer des comportements favorables à l’intérêt collectif. Le paiement pour services environnementaux ne remplace ni les parcs nationaux, ni les lois, ni l’éducation environnementale. Il ajoute un outil économique à une politique plus vaste de conservation des écosystèmes.
Le paiement pour services environnementaux au Costa Rica fonctionne grâce à une chaîne relativement claire : des ressources financières publiques et privées alimentent un fonds national, qui rémunère des propriétaires ou communautés en échange d’engagements de conservation, de reboisement ou d’agroforesterie. Le tout repose sur des contrats, des contrôles et des priorités écologiques.
Ce mécanisme a contribué à changer la manière dont le pays regarde ses forêts. Il a donné une valeur concrète à des services longtemps invisibles, tout en soutenant une partie du monde rural. Ses limites rappellent toutefois qu’un paiement ne suffit pas à résoudre toutes les tensions foncières, sociales et économiques. Le succès costaricien tient surtout à l’articulation entre politique publique, financement durable et reconnaissance de la nature comme infrastructure essentielle du pays.